Le rapport le plus intime de la photographie n’est n’est pas à l’espace, mais au temps. L’espace est donné de plain-pied, mais le temps ne se donne qu’à la mesure de sa perception.
Un village fiévreux et lointain. Que pouvaient-ils venir y chercher, petits commerces de bimbeloteries, nuits de fermes, rêves percés, comme l’on dit de paniers ? L’éloignement et la détresse. Rêve d’Orient, nom d’un parfum. Il y eut à Paris dans les années 1930 un parfumeur libanais du nom de Malhamé dont c’était le parfum le plus connu.
Les nuits sont d’une transparence et d’une douceur étonnantes, contrepoint le plus exact de ces jours recuits sous le soleil. La lumière y est la plus vive. Elle découpe les formes de manière si brutale que même les volumes perdent toute consistance.
L’on retrouve un monde à deux dimensions, violemment illuminé et pour qui cette seule lumière tient lieu de spiritualité, mais comment le dire, de la spiritualité la plus crue.
Parler en photographie, ce n’est pas commenter les images : ceux qui commentent les images renvoient les ombres vides du miroir au vide des ombres, comme ces sandwiches de la faim vite faits pour aller à autre chose. En photographie on ne peut aller qu’à la photographie.
A partir d’un certain moment, l’histoire de ce pays devient la consolation, puis la convention de la fatalité, comme d’un lieu qui lui est acquis hors de l’espace, où le temps répète en vain les figures inaccessibles à autre chose que le désastre premier et la figuration.
L’histoire de ce pays devient la consolation de cette névrose, la répétition du désastre dont tous les facteurs se nouent comme des figures préparées à l’avance.
Puis le doute se met en place. Et si effectivement tout était préparé à l’avance ? Le lieu et le temps et ces conjurations que la tragédie grecque chercha à représenter comme le mystère absolu : qu’il n’est pas de secret qui ne soit habité par celui qui le porte et qu’il habite à son tour.
***
Les photographies ne sont souvent que les témoins des questions qu’elles ont posées au photographe, et leur traversée du regard vers la signification possible ne nous aide pas toujours à savoir ce qu’a été la question, ni à y répondre. C’est qu’il s’y mêle probablement aussi des éléments intimes et personnels, les repères de la vie privée.
Le monde est fait de ces signes à l’intercession d’autres signes ; passages longs ou brefs des sémaphores sur les bacs. La réponse me semble être au bord de cette photographie parce que la question qu’elle pose se trouve relayée par les données techniques.
Cette photographie se voudrait le recto verso de la même représentation mentale : un point de vue et son opposé y sont contrecollés sur le même morceau de carton. La maison vue du large et le large vu de la maison, à la limite de Beyrouth, au bout du promontoire. Il est évidemment impossible de faire coïncider le large et la côte, et pourtant ils coïncident.
Manière aussi de commenter la ligne d’horizon, et le regard qu’elle porte sur cette famille assise sur la terrasse au bord de la mer. Par rapport à d’autre pays de la région, le Liban reste un pays intensément habité. Ce n’est pas une affaire de démographie ou de densité, mais de charge poétique, l’occasion d’une beauté à venir.
Qu’y a-t-il derrière une image, sinon une autre image ? Qu’y a-t-il derrière une photographie, sinon une autre photographie, et qui n’est pas ici un effet des sens mais des sens ? Que font-ils sur cette terrasse face à la maison ? La photographie a-t-elle été prise le matin ou l’après-midi, où sont les ombres indicatrices ?
Ils me semblent être au bord d’un monde comme au bord du temps, une falaise, un précipice et juste devant eux au loin cette côte déchiquetée, un cataclysme de douceur que l’eau vient encore caresser. Si le photographe avait voulu photographier ce qu’ils regardent, il se serait installé sur une barque. Mais rien ne bouge dans l’image, et comment comprendre ce point de vue ? Il n’y a pas de point de vue. La photographie est le point de vue. Cette maison, le grain de la pierre, le bâti, l’architecture, la couleur de la lumière ; cette façon pour le regard posé de discerner les plans, les ombres, les lignes, et derrière tout cela, comme les remparts d’une ville.









