Il est étonnant de voir comment les quelques tirages de Bonfils qui ont circulé à Beyrouth ont imposé comme allant de soi une vision de la ville où se projette surtout la répétition des codes de la représentation à un point tel qu’ils finissent par se confondre avec elle.
Toute une histoire de la photographie s’est configurée et défaite du même mouvement, sous l’effet d’un nationalisme étroit et par réaction à l’universalité du médium. L’œuvre photographique des Bonfils est autobiographique et psychanalytique. La descendance est au cœur de cette œuvre qui ne fonctionne que sur la filiation : le fils devient hôtelier à Broumana et la transmission passe à Abraham Guiragossian qui rachète le fonds à Lydie Bonfils.
La filiation passera à la fille qui a demandé à être enterrée avec les lettres de son père. Le bon fils sera la bonne fille. Les destinées et avatars des collections, plaques et tirages Bonfils sont significatives. Henri, couturier de métier, était installé rue Georges-Picot. Il avait épousé la fille Guiragossian et vendu les plaques et tirages en sa possession à Henri Seyrig, directeur de l’Institut français d’archéologie, installé de l’autre côté de la rue, face à sa boutique. Derounian avait une centaine de plaques achetées à Guiragossian dans les années 1930.
Quand il quitte définitivement Beyrouth en 1875, Félix Bonfils emporte avec lui 280 plaques et son assistant Kayssar (César) Hakim continuera à proposer des tirages à Marseille jusqu’en 1910. Lydie Bonfils vend les tirages existants, achète des plaques à Dumas et Saboungi. L’atelier est tenu par Guiragossian puis par Adrien Bonfils. Au moment où ce dernier quitte l’affaire familiale en 1895 pour se lancer dans l’hôtellerie, Guiragossian achète des parts dans l’atelier qu’il rachète entièrement après l’incendie de 1905.
Dès les années 1970, comme c’étaient les seules connues, ce sont bien les photographies de Bonfils qui ont contribué à fixer la représentation et l’imaginaire visuel de la ville de Beyrouth. Datant de la décennie charnière 1860-1870, elles ont contribué par la présence d’éléments reconnaissables à fixer cette convention de la représentation qui a tellement circulé qu’elle a fini par apparaître comme la norme et le critère de reconnaissance de la ville.
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La photographie est l’un des modes de production les plus proches de l’économie familiale, tels qu’ils s’appliquent à Beyrouth à la fin du XIXe siècle.
Du reste, Bonfils est aussi conventionnel que la lecture de ses photographies. L’on était allé à son histoire familiale et à cet atelier de photographie, structuré comme une maison de commerce qui devait se transmettre à la mode beyrouthine.
Quand Félix rentrait à Alès dans le Gard, Adrien s’installait à Broumana, et Lydie vendait l’atelier. Les Libanais s’extasiaient d’une probabilité de lieux, de dates, de projets, faute d’en savoir plus. C’était au moins quelque chose à se mettre sous la dent.
Le premier relieur et photographe à Beyrouth n’était pas Bonfils, ni Charlier son prédécesseur, mais Ide Gédéon, qui s’était installé en 1860, suivi de Ferdinand Mann et de F. Rosenweig.
Quand il s’établit à Beyrouth en 1867, Bonfils est un franc-tireur de la communauté française. Il ne s’agit pas seulement des milieux consulaires, mais de tout l’exercice de la photographie des années 1840 et 1850.
La lecture et la photographie des monuments et des paysages chez Bonfils reprennent strictement les pratiques des gravures et des lithographies les plus courantes du
XIXe siècle. Autant que Bedford, il semble vouloir vérifier la véracité de la planche, ou la répéter en y ajoutant cette précision qui n’en est pas une, puisqu’elle n’amène d’autre lecture que celle des conditions de la photographie, un peu d’herbe et de réel que Félix Bonfils s’emploie toujours à nettoyer du mieux qu’il peut.
Le début de la production de Charlier échappe à cette banalité parce qu’il est racheté par la nouveauté du regard. Mais il va très rapidement céder aux poncifs et ne plus savoir au juste dans quelle direction aller, regarder. Félix Bonfils reste pris dans sa machinerie enregistreuse, qui le sauve. La vérification topographique fige le monument, mais plus encore le photographe.
Adrien ne reprend la succession paternelle que pour un moment relativement court. L’atelier brûle en 1908.
Mansell, l’agent de Bonfils à Londres, et son agent aux États-Unis ont surtout travaillé entre 1880 et 1900 ; pour le reste, seule l’idée d’un Bonfils photographiant comme une machine perdure dans les mémoires.











