Mohieddine Saadé avait demandé à faire des études de zincographie à Paris, mais il se prit rapidement de passion pour la photographie et devint photographe de presse.
Quand il revient à Beyrouth, il s’installe aussitôt place Debbas, face à un atelier de zincographie pour lequel il va finalement travailler fort peu.
C’est la nouveauté du regard de Saadé qui le place d’emblée dans le métier. Il est clair qu’il a décodé le photojournalisme des années 1920 et 1930, et, sans nécessairement ouvrir la photo à l’art, il a été un bon élève du renouvellement formel de l’art graphique. Sa propre compréhension de la société libanaise est empêchée par sa propre manière de la mettre en scène et d’y réfléchir.
Saadé est le produit d’une série de contradictions. Son implication et ses propres contradictions font qu’il se pose des questions -- sur lui-même tout autant --, et la scène politique y répond. C’est plus complexe qu’à première vue : un sunnite qui se demande s’il a sa place dans cette société en train de se créer.
Sa femme le quitte pour rentrer en France en 1948. Il change d’atelier. S’installe dans un grand studio en bas de chez lui à Basta. Il fait des reportages et des films d’actualité pour les Américains pendant les années 1950, après avoir travaillé pour Pathé Actualités.
Ce qui est intéressant chez Saadé, c’est l’aspect reportage du reportage, la manière dont il a assimilé les codes techniques et expressifs. Ce que cela entend et sous-entend. Son intelligence des formes va à la traduction immédiate des formes, et ces années 1930, il les voit tout entières comme le lieu d’un rapport de force entre la France et le Liban. Il est un peu perdu quand celui-là se transforme en dialogue et il n’a d’autre recours que de neutraliser l’image. Le rapport n’est plus une variante du code, mais une manière de se retirer. Il devient spectateur et curieux de ces relations de chrétiens entre eux dont il ne comprend plus dès lors que l’enjeu politique.
Il n’en reste pas moins qu’il accompagne partout Émile Eddé et Martel et qu’il va mettre en place toutes les conventions de l’écriture politique. Paradoxalement la qualité de sa production quotidienne en matière de reportage est disproportionnée avec la demande et l’état de la presse locale. Cette production est même traitée avec un souci formel qui n’est pas celui de la circonstance.
Le jeu sur le volume des noirs dans ses photographies n’est pas seulement dû à la rapidité de l’émulsion, mais à l’arrière-plan de sa lecture contrastée et violente. Il ne décode bien qu’une photographie où se font jour des relations conflictuelles. Tout prend place chez lui dans cette vitupérance du caractère. Les œuvres où ne joue pas l’opposition sont toujours plus fades.
Photographie de la séance de signature du traité franco-libanais, qui sera ratifié par le seul Parlement libanais en 1936.
Si l’histoire même est représentée comme un code, comment serait donc représenté un événement historique qui n’a pas eu lieu ? Tout simplement tel qu’on l’imagine. Comme une carte postale, une photographie d’agence ou un reportage. Mais le bruit du temps ? Justement le temps ne fait pas de bruit. Il ronge les codes, les nivelle, et laisse au hasard, aussi dévastateur que lui, le soin de la compréhension. Quel serait dès lors le code du code sinon la photographie qui donne toutes les apparences d’avoir été prise au hasard, une écholalie sans écho ni graphie. La composition n’est pas un code, mais ce qui permet de le lire, la mise en scène, littéralement ce qui fait traverser à la scène l’hypothétique signification.
Photographe des années 1930, par sa lecture des formes jusqu’au parfum d’Amérique dans la brusquerie de la saisie. C’est le premier photographe ayant accès à la représentation et à la démonstration publique du pouvoir.
Saadé suit partout Martel, même à la plage en maillot de bain avec sa famille. Pour lui la représentation du pouvoir, c’est assurément le haut-commissaire.
Il a fallu cet observateur extérieur pour traduire tout le malentendu de ces relations des Français avec chacune des parties libanaises. Rapports faits de maladresses qui apparaissent, avec le temps et la distance, assez étonnants de naïveté, de rouerie feinte ou réelle, et d’ignorance. Mais surtout qui mettent en lumière toutes les chances gâchées.
Autant que ce qu’il voit, Saadé photographie ce qu’il a en tête. C’est un photographe de la double fonction liée au brouillage de sa perception politique. C’est bien par ailleurs cette double fonction qui lui permet d’avancer dans son travail et qui donne toujours à l’événement une double dimension à laquelle il fait référence, et qui va au-delà de ce dernier. C’est le premier photographe de culture et de milieu islamiques qui quitte la répétition du cabinet et de l’atelier de portrait pour aller au reportage, à une manière de réel et de ses représentations. « Photographe officiel du gouvernement libanais », lit-on sur sa carte de visite.
La période Martel-Eddé est celle qui lui permet d’exprimer au mieux les équilibres, les rivalités et les conflits des deux parties. Tout le travail de Saadé est lié à cette mise à jour désormais quotidienne.









