Nahr el Mott, « fleuve de la Mort » en arabe, nom de la petite gare ferroviaire au bord de cet hypothétique fleuve, qui ne se manifeste que par quelques soudaines crues d’hiver, et le reste du temps en mince filet de tristesse. Tel, dans Roma de Fellini, le prêtre franchissant le Rubicon, en soulevant à peine les bords de sa soutane.
Nahr el Mott, les eaux rouges, couleur du sang des croisés défaits.
Autoportrait de l’anonyme aux bateaux à la station Fleuve de la Mort. Ce qui se lit est différent de ce qu’on voit, et le secret pouvoir des mots est de signifier bien autre chose que l’apparence, la vérité.
La fragilité de ce corps, la comprend-on ?
Un complet veston, une cravate, un appareil à soufflet 13 x 18, des moustaches, des boutons de manchette.
Cet homme est pourtant nu en face du temps, temps clos derrière le muret de pierre, enclos de broussailles. Le vent qui souffle décoiffe à peine les arbres.
Dans cet espace immobile, le temps a coulé, le sable est déjà à ses pieds.
Si c’est un autoportrait c’est qu’il a mis un deuxième appareil sur trépied en face de lui, mais cela ne change rien à l’affaire.
Ces photos ouvrent le champ de l’inconscient autant que les échos visuels. Une mémoire du temps où il n’y a pas de délectation, mais toutes ces années à Beyrouth.
Il n’y a probablement pas de photographie de hasard. Ce n’est pas le hasard qui avait guidé ces recherches. Elles-mêmes relevaient d’une logique et d’une pensée qui voulaient reconstituer non pas une histoire écrite d’une manière ou d’une autre, mais une lecture déjà faite.
Ce n’était pas l’un des modes traditionnels d’expression de l’imaginaire qui s’ouvrait, mais ce qui relevait au mieux, au moment même, de cette complexité.
Cette histoire n’est qu’une longue et querelleuse explication entre soi et soi, faite par quelqu’un qui en fut empêché pendant dix-huit ans sous l’effet d’une menace inexplicable. Ça ne doit plus s’appeler une épée de Damoclès.
Que vaut une photographie si elle ne parle pas ? Or toutes les photos parlent, et font plus que parler. Muettes, elles hurlent. Une théorie aussi sombre pour un art aussi clair.







