La politique de meurtre et de famine des populations imposée par les Ottomans, la destruction massive et forcée de la vieille ville vont mener à ce délabrement et à cet abandon qui n’a plus rien de poétique. Beyrouth est faite de la forclusion de ces temps assassinés.
La compréhension de la vieille ville n’est pas constituée par un paradoxe, mais se bâtit sur lui : faite pour ne plus être habitée. Cela se répétera trois quarts de siècle plus tard. Une architecture finalement assez miséreuse dans un tissu urbain élimé et usé comme le tissu du temps. La ville détruite à partir de 1915 ne sera pas reconstruite mais décalée.
Ce sera bien plus le cadastre que le plan Danger qui aida à l’extension de la ville et plaça le droit à la propriété au cœur de son développement.
Ce qui frappe aussi, c’est la cause et la nature de cette destruction massive qui eut lieu pendant la Première Guerre mondiale sans être due à la guerre. Voilà bien une opération d’urbanisme mais dont on ne voit que le déplacement de populations. Cette population déplacée et désintégrée, sera victime de la grande famine de 1915 qui s’étend à tout le pays. Tout cela avait cherché à muter par la terreur dès la fin du XVIIIe siècle.
Le déblaiement des ruines de la vieille ville se fera par étapes à partir de 1920, pour des raisons militaires puis sanitaires. L’armée anglaise déblaie un peu autour du port. L’armée française fait déblayer les rues Allenby et Foch pour la Foire Exposition de 1921.
Le rectangle au nord-est de la vieille-ville, qui comprendra les rues Foch, Allenby et Weygand, est le produit de cet urbanisme improvisé de terrain. L’urbanisme d’occupation militaire installe en priorité une circulation rapide menant au port. La destruction sous prétexte d’insalubrité et de modernisation fut si peu intégrée à la mémoire de la ville qu’elle recommencera en 1975, soixante ans plus tard. Aux oripeaux ratés viendront s’ajouter les déguisements du retour, en l’espace d’une ou deux générations. Ville scellée, détruite, muette, murée dans une psychose glacée, malade et impraticable. Tant d’adjectifs pour un seul clin d’œil, ralenti du temps.
Le drame intérieur de Beyrouth n’est pas dans la fiction, mais dans le refus total de la fiction, c’est-à-dire l’accès à l’imaginaire hors du cadre premier de la narration.
Le réel dérobe aux avatars de la description cette détresse de tant d’années perdues sans qu’il soit possible d’en faire le deuil, parce qu’elles sont toujours devant soi. Il n’y a pas de préalable au remords, mais l’entêtement de croire qu’il n’en est rien.







