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La place des Canons représente la mythologie décalée d’un imaginaire plus décalé encore, celui dont les significations possibles et les signes se repoussent les uns les autres pour mieux cacher et déguiser le sens premier, celui du désir et de la recherche des corps.

Lieu premier de la prostitution de ce pays, laissé à l’ancien et unique espace de rassemblement. Place des Canons, lieu géométrique de la mythologie populaire. On y place littéralement tous les malentendus. C’est aussi un lieu d’errance plus dévasté par le réel que par les présupposés de ce réel qu’il essaya de porter.

Subtile distinction et gloses contraires : place des Canons ou place des Martyrs. Place des Canons. Mais parle-t-on de ceux du corps expéditionnaire français qui campa en 1860, ou de ceux camouflés entre les arbres du jardin face au Petit Sérail ? Canons laissés à l’abandon par la garnison ottomane dans ce jardin où l’on donna des concerts militaires, mais d’une seule armée, petit rassemblement au tromblon, la courte durée expliquait le mélange de lassitude et d’ennui.

Beyrouth, je voyais la ville énorme. Elle l’est parce que parcourue sans fin à pied par la marche et le temps. Essayer de coller les morceaux devient une entreprise inutile, la remontée symétrique du temps interdit désormais de vivre. 

L’arrêt de la place des Canons, plus un seul autobus n’y passera. La place des Canons change encore une fois de perspective.

 

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Les particules de l’air et de la respiration brillaient comme sous le miroitement du temps. Frappée par la lumière, chacune d’elles scintille en une pointe placée en sa partie basse dans l’ombre légère que sa voisine pose sur elle et qui masque une partie du  reflet de la suivante. 

Ce lieu est magique par cette possibilité de remonter le temps. Une machinerie où l’affect et le souvenir font rouage et bon ménage.

Ce n’est pas un espace imaginable mais tactile jusqu’aux vitres, anciennes et irrégulières, les grandes baies du balcon, la matière du bois peint en jaune de Naples, le marbre du balcon, les boules de fonte aux angles de la balustrade de fer forgé.

Les tomettes rouges du sol et la rénovation des années 1970 avaient mis  en valeur les éléments du XIXe siècle et ceux des années 1940, tels les stores de bois et les baguettes aux deux lignes rouges.

De l’autre côté de la rue, un immeuble dont le premier étage, sans fenêtres sur toute sa hauteur, prolongeait les magasins du rez-de-chaussée par des magasins internes qui servaient de bureaux ou de dépôts du côté de la rue Érouad, mais l’entrée de l’entresol se trouvait dans la rue perpendiculaire. Le deuxième étage était occupé par Weber, agent de fabriques de marques commerciales européennes. G. y avait travaillé quelques années. Le crépi granulé du mur extérieur était reporté en des rectangles aux coins arrondis. Coin bleu, magasin de vente de tissus, était peint en un bleu ciel criard qui ajoutait à son explication colorée l’excès de la couleur.

Comme il annule toute vérité possible jusqu’à ses variantes théologiques, le Liban annule aussi toute la réalité des mots, au profit d’une rhétorique de surface où le meurtre finit toujours par émerger quand l’équilibre des mots n’a plus à s’en tenir à ces mêmes équilibres de surface. Tout cela en déguisant poliment les rapports de force et les états de fait avant d’en arriver au crime.

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La rue Érouad relie souk Tawilé à souk El Jamil, c’est-à-dire en traduction littérale, le bazar de l’élégante au bazar de l’élégant. Elle doit mesurer tout au plus trois cents mètres, puisqu’elle relie aussi le souk El Jamil à la rue du Patriarche-Hoyeck, ancienne rue des Postes.

Elle est coupée court du côté de souk Tawilé par un ancien caravansérail abandonné, le premier étage à ciel ouvert et les fenêtres claquant à tout vent. Viennent ensuite les anciens magasins Berangé, et sur le mur aveugle, une réclame géante pour une marque de boutons de manchettes, ensuite Fayad, magasin de vêtements pour enfants, Coin Bleu, marchand de tissus pour dames au coin peint en bleu et Émile Trad marchand d’élégance masculine.

Comme ces chambres dont on ouvre toutes les fenêtres et les volets pour aérer quand la lumière envahit le vide sous forme de points de poussière flottant dans l’air, Beyrouth,est à l’apogée du bonheur, un poudroiement doré et transparent sur une nuit dont le silence ne semblait devoir jamais se lever avec le jour.

Pas d’oiseaux du matin. Le bruissement de la poudre d’or du désastre, avec toute la gentillesse du monde. La cruauté la plus souriante, tant ce sadisme revigoré sourit au crime dans le plus grand naturel, auquel s’ajoute toujours l’impuissante résignation. 

À Beyrouth, le bonheur est toujours plus hésitant que maladroit, il essaie seulement de fuir le malheur.

Une ville doit-elle toujours avoir un secret ? Quel est le secret de Paris ? Une manière de bonheur qui n’est pas dans la manière, même s’il est vu ainsi.

Quel est le secret de Beyrouth ? Un bonheur violent et toujours différé, une façon de coller à sa propre vie et l’absence de distance. Mais aussi l’inéluctable de toute destruction et d’une mélancolie à la petite semaine pendant un quart de siècle.

Secret des secrets d’une ville : ce n’est pas pour préserver l’intimité, mais la sauvagerie, tout l’instinct nécessaire à la figuration. Ce qui régit le tout, c’est la sexualité de toutes les figures de l’inconscient. Un monde où tout le monde se promène dans la transparence, vivier caprin, carpes muettes mais tellement éloquentes par ailleurs.

Bouches ouvertes, passants, dents et mâchoires collées au vide. Tout ce que j’écris sur cette ville me tombe des mains. Le sentiment d’un cauchemar sans fin, Inutile de s’acharner plus encore.

La mémoire collective, séismes et raz-de-marée. En 1956, lors du tremblement de terre de Beyrouth, tous ceux qui fuirent allèrent à l’intérieur des terres, jamais du côté de la mer, dans le souvenir resurgi des raz-de-marée de l’antiquité.  

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Il n’y a pas d’entreprise plus évidente de destruction de mémoire que celle qui eut lieu à Beyrouth. Je veux bien croire que tous les arguments de toutes les parties aient pu être justifiés, de cette année où l’on commença à restaurer avec la plus inattendue minutie les plaques de marbre des balcons et leurs balustrades en fer forgé jusqu’au final : le ridicule dérisoire des caissons de béton pour coffrage n’emprisonnant plus que le mensonge de l’artisanat détourné, triomphe du décor et du désastre de ce triomphe face à la vérité du lieu qui ne pouvait que leur répéter qu’ils mentaient.

Par rapport au bavardage rhétorique des journalistes comment parler de ces deux cent mille morts ? Il y a longtemps, j’avais calculé qu’un Libanais sur dix en avait tué un autre, un Libanais sur cinq blessé un autre, mais il n’y a pas de justice devant la lâcheté ni le meurtre, et même cette lâcheté ne dit rien de la somme de souffrances accumulées et qui ne relèvent pas toutes de la justice. Qu’elles relèvent de l’injustice n’y change rien.

Le journalisme vient aussi, ne l’oublions pas, rendre toute cette possibilité de lecture individuelle caduque. On voulait son massacre quotidien, et cette manière de trafiquer des titres qui pour une fois n’étaient pas bancaires. Ils appartenaient d’ailleurs à cette autre banque, le réel, dont la faillite porte un retentissement plus sec, et une liquidation plus générale et immédiate. Pas un seul mot de plus n’était possible devant cette dévastation. L’épinette des assassins pinçait les cœurs, à jouer jour et nuit la musique répétitive et aiguë du meurtre dont le refrain répétait à chacun que son tour viendrait pour sûr.

Le temps détruit porte les marques de l’inéluctable jusqu’au moment où la machine même du temps et du monde se révolte. Tous ces cimetières déplacés dans cette ville qui n’en peut mais de courir derrière ses morts. Entre l’alphabet du cadavre et l’école du meurtre, le mystérieux peuple des morts se lève pour demander des comptes.

Pendant vingt ans, la mort œuvra de si près dans ce pays qu’elle ne s’en lassa jamais. Pouvait-elle ne pas se sentir à demeure dans des lieux qu’elle connaissait depuis si longtemps, puisqu’elle y était installée ?

L’herbe folle et la végétation avaient envahi son territoire, et la chaussée où les hommes marchaient était craquelée, relevant plus encore cette fantasmagorie qui faisait apparaître la vie, sous cet angle et dans cette lumière, comme une incongruité sans lieu.

Un peuple entier avait tout cédé à la détresse et aux rats. Les charbonniers de l’inutile avaient fait de leurs chiffonniers des assassins errants. Ils envoyaient encore des gosses de dix ans grappiller et piller ce qui tombait sous leurs mains.

Ce sont d’ailleurs les rats qui emportèrent tout, puisque, comme on le sait, mais justement on ne le sait pas, la détresse ne laisse pas de traces, tresses lourdes de cheveux défaits à l’abandon des corps. Ce n’est pas une facilité de langage, mais ce moment où tout corps cède au désespoir, et, avec lui, le langage à la facilité.

 

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Beyrouth est une ville intérieure, imaginaire et détruite. La question qui s’y pose n’est plus l’exploration digressive des rapports et des allers-retours entre Paris et Beyrouth, mais les tentatives de colmater l’objet intérieur et la destruction.

L’interrogation de la mémoire, des jalons du présent et du passé, le conflit des images et des sources, la guerre en filigrane, qui forme la trame de l’interrogation persistante de ces lieux, peuvent-ils constituer la réponse à une vérité possible dans le réel ou dans l’imaginaire ?

Beyrouth fit la courte échelle aux Échelles du Levant. Son essor à la fin du XIXe siècle est lié à son port, désormais capable d’accueillir les navires commerciaux et donc bien mieux équipés que quand l’ancien port ne servait qu’au cabotage. Encore ne le put-il que pour un artifice portuaire puisque la jetée était trop petite. Il fallait faire décharger par barques, passagers et marchandises.

La ville est une multitude juxtaposée d’au moins dix-sept religions, confessions, hérésies et dissidences reconnues et d’une bonne vingtaine d’autres, passées par toutes les fourches caudines de l’histoire tant l’exil et le refuge deviennent une religion de la nostalgie par le double mouvement d’intégration et de refus.

Arméniens de Turquie, Syriaques d’Irak, réfugiés de Smyrne, d’Alexandrie et de Cilicie, Grecs déplacés d’Asie Mineure, Syriens, Égyptiens, Coptes ou Alexandrins, ils formaient tous le terreau d’une société nécessaire parce que virtuelle.

L’armée française passa plus de la moitié du XXe siècle en cet Orient-là, L’armée anglaise y sera défaite de Gallipoli à Kut pour revenir un demi-siècle plus tard occuper les mêmes lieux dont elle avait été chassée. Il est dans toute ville, c’est d’ailleurs la définition même de la ville, une géographie sensible faite des variations de l’ensemble des éléments visuels et humains : l’architecture, la lumière, l’occupation des lieux et les habitudes des habitants jusqu’à l’épaisseur du temps qui passe, installé là comme une mémoire allant de l’usure des pierres aux couleurs des façades au soleil.

Connaître une ville, c’est pouvoir y circuler de porte en porte, maître des secrets et des cœurs, mais surtout refuge inexpugnable des silences et du temps.

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Reconnaître, réaliser qu’une ville est mortelle. Mais tous les textes sur Beyrouth parlent de ses destructions, séismes, occupations, raz-de-marée. 

La ville est redevenue un terrain vague dont on ne sait au juste à quoi il va être voué. 1915, 1926, 1975 - reprendre la névrose, la répétition comme mode de lecture. La névrose face au vide, la névrose face à l’hystérie; comment répondre à ce vide ?

Que comprendre de cette répétition sinon la haine des répétitions ? 1860, occupation de la Quarantaine. 1915, destruction de la vieille ville. 1926, mise en place du plan de la place de l’Étoile. 1975, guerre.

Tout le possible du sens à partager dans la lecture de Beyrouth est détruit puisque la vieille-ville a été détruite. Il s’agit moins de restituer ce sens commun que de tenter de réussir une lecture de la ville qui soit le plus proche possible des codes et des réalités internes qu’elle a mis en place et qui n’ont pas disparu avec sa destruction. Les codes de la représentation et de l’imaginaire continuent à gouverner la ville et restent le rapport principal de sa lecture et de sa compréhension.

Ce paradoxe apparent n’en est pas un car ce que l’on entreprend là n’est pas une archéologie ou une topographie historique, mais vise à restituer au lecteur la démarche interne de la lecture, la compréhension et la description des lieux.

Bien que lieu métaphorique et mental, Beyrouth n’en reste pas moins un lieu physique et géographique, qui porte autant sens que les multiples histoires et représentations qu’elle véhicule ou dont elle facilite la lecture.

Le temps frappe à toutes les portes pour vider les chambres et les maisons, et le système nerveux qui soutient la mémoire et les souvenirs de chacun.

La mémoire pour s’épanouir et s’étendre n’a plus que le réseau et le tissu nerveux de la ville fait de strates, de repères, de souvenirs, d’émotions et de rencontres qui retissent à chaque fois ce palimpseste de mémoire et de compréhension contrariée.

Les idéologies, les analyses, les intellectualités, le jeu langagier qui ne va pas au-delà de l’apparence qu’il est censé perpétuer, laissent à l’évidence paraître l’émergence de tous les contraires possibles flottant à la surface des eaux mortes.

Cette annulation de tout, ce flottement incertain de toutes les apparences, redonne vie à l’histoire hellénistique de la région dont on comprit très vite qu’elle serait condamnée à une répétition symptomatique, celle de la décomposition de tout pouvoir impérial et souverain.

De quoi tout cela parle-t-il ? De la clarification d’un monde qui surgit de l’obscurcissement d’un autre. Pas de démocratie, de la démographie : le remplacement de peuples par d’autres peuples, de factions par d’autres factions. Une grande part de la réponse est à chercher dans l’histoire de la philosophie hellénistique, et de la théologie du premier christianisme.

 

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Qu’est-ce qui explique l’entrée en scène et le passage au meurtre comme pratique quotidienne et envahissement de tout l’espace ?

Cette saturation du crime, de son impunité, cette densité d’air et d’espace brûlé où le crime devient naturel et possible hors de tout interdit mêlé.

La manipulation du meurtre, car l’on imagine bien que le meurtre ne vient pas d’une contre-poussée qui l’installe au naturel de l’existence, sinon par l’hypocrisie et le langage double qui le protègent et l’aident à prospérer.

La métaphysique du meurtre s’installe à Beyrouth comme un tréteau de guignol, d’abord pas trop assuré de trouver son public. L’on commence à y croire et le jeu se révèle réel puisque le moins coûteux.

On se console en se disant que la guerre n’est qu’un effet de théâtre, mais à balles réelles.

Ce ne sont plus ensuite que les mots qui disparaissent et toute pensée possible. La morale ne vient plus que des recours militaires. Les instituteurs ratés et leurs élèves se transforment en stratèges.

Pour le reste du siècle, un bon quart, et le suivant, le guignol est définitivement installé. L’absolu de la manipulation ne cache plus la manipulation du tout. L’inexistence parfaite rejoint tout le reste.

D’un coup, un pays apparaît dans la perspective de son hypothétique disparition comme la seule raison de parer à la disparition. L’inéluctable d’une vengeance historique dont toutes les données allaient de l’ignorance à la plus courte vue et à cette mauvaise foi nécessaire au crime pour justifier la mise à mal de la raison.

Une société qui aura réduit à la détresse la plus noire, à l’affrontement du meurtre possible et différé dans le réel le plus quotidien, et aura entretenu l’horreur, le plus mauvais cinéma : le mélodrame de la terreur pour piller les vieillards et les pauvres. Le plus mauvais cinéma est celui qu’on vit sans pouvoir rien faire.

 

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Où sommes-nous ? Au carrefour de la rue Érouad et du souk el-Jamil, à Beyrouth, le 29 décembre 1977, mais de fait à la croisée de l’anti-temps , un temps immobile dans un lieu détruit dont la seule vision ne lève pas le souvenir mais la remontée du cours du temps.

Il ne s’agit même plus de se rappeler ces lieux ou ces vies-là présentes. Tout a été dynamité ou rasé. On remonte violemment le temps face à la désolation. Il n’y avait pas d’image du deuil pour le faire, mais une fois le simulacre du deuil installé, il ne reste plus que l’image.

Les rapports de l’image et du deuil sont multiples quant à l’interprétation possible, et inabordable quant aux faits. Il n’y a rien aux abords, les abords sont vides et dépeuplés. Rien ne vient remplir l’image, y apporter signe ou signification.

La vue du croisement de la rue Érouad et du souk el-Jamil aboutit à la rue Trablos parallèle à la rue Érouad.

Les magasins Marcel Outin étaient spécialisés en articles de chasse et de pêche. En vis-à-vis, à gauche, Neechamall, magasin d’artisanat de luxe indien, vendant meubles, saris, bijoux. Il y avait à l’angle de la rue Érouad et du souk el-Jamil, juste après Marcel Outin, un cafetier qui confectionnait de délicieux sandwichs de jambon et cornichons. G. m’emmenait parfois commander des sandwiches. Il aimait la vie de toute la vieille ville et du quartier des affaires qu’il connaissait bien.

Ensuite, le quartier du front de mer, établissements de bains populaires et sunnites, ce qui restait de la traînaillerie du temps dans ces quartiers qui en étaient restés au XIXe siècle et portaient l’archéologie d’un rapport à la ville. La partie de l’avenue des Français avant d’arriver à la mer représentait un autre mode de rapport économique et social. Extension des souks de 1870, activité autour des hôtels Bassoul et Métropole, les années 1930 avec l’hôtel Saint-Georges, des restaurants et cabarets, les années 1940 de l’hôtel Normandy, 1950 du Palm Beach, 1960 des hôtels Alcazar et Phoenicia. Capable d’une dépossession au-delà de toute dépossession. Ce n’est même pas un titre d’endurance. Aller au-delà de quoi, puisqu’il n’y a plus rien au-delà de quoi aller ?

Petites rues mortelles, divinités transparentes postées au coin des rues. Les gardiens de nuit gardaient la nuit en sifflant chaque heure pour signaler aux ombres errantes que tout allait bien.

Une page fut tournée. Un monde était allé au-delà de son monde. On ne s’y retrouvait plus.

 

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Place des Canons. Les stores métalliques furent baissés à la mi- juin 1975 pour une fermeture générale, aucune répétition. Ils n’ouvriront plus. Un pays se fermant comme les stores métalliques d’un magasin, fermant comme le deuil même de ne jamais faire le deuil. Le temps déserte et ne laisse plus aucun champ, et tout se renferme sur la géographie de la ville. Vingt ans plus tard, on rasera toute la place remplie de carcasses rouillées, éventrées. Il n’y avait rien à dire de plus que cet excès de tristesse et sa démonstration. Tout ce qui peut brûler, réduit en cendres fines - tous les habitants du pays devenus les charbonniers de l’inutile.

Qui cherchera l’étameur pour blanchir tout cela, quel ouvrier du désastre ramonera la cheminée mortelle ?

Survivre dans cette folie et cette douleur. On passa les frontières d’un pays qui devint prison pour ceux qui l’aimaient le plus, et ce n’était pas une revendication pour cette ville devenue prison intérieure.

L’identité, c’est-à-dire ici le lieu sans rien d’autre, pas de description mais, la scription la plus exacte de ce lieu sans aucun autre - et lui tout seul -, la date, le nom, les faits, l’histoire sans histoires, la chronique sans historiographie, un massif caractérisé, du buis taillé dans le massif de l’être-là.

La place des Canons, populaire et mélangée, était le lieu où, venus des différents coins du pays, les Libanais découvraient Beyrouth. Elle était là aussi comme l’écho et la visualisation des décalages sociaux pris sur le vif. Les paysans de Baalbeck ou du Hermel y lisaient ce qui était pour eux la ville et la modernité, alors que les traces du Mandat et les années 1940 y avaient ajouté peu de chose.

Le quartier autour du port - rue de la Marseillaise, rue Allenby, rue Weygand - avant de voir ses immeubles occupés par des bureaux, avait fait fonction de quartier d’hôtels et d’habitation.

La place Ryad-el-Solh, ancienne place Assour, était une des portes de la ville. Le fait qu’elle marquait une clôture était lié à l’espace qu’on laissait devant le mur d’enceinte pour surveiller la dénivellation et l’escalier qui menait à l’église américaine.

Repenser à la place des Canons, c’était avant tout une tentative de description des immeubles, rues, traces et trajets. Cela entrait dans la répétition du vécu.

Interroger une mythologie possible, la créer ou projeter, essayer d’en comprendre les éléments.

Mettre la distance, pour ne pas revivre la ville comme une reconstitution impossible et invisible, condamnant à une répétition sans fin, et par là être condamné à la revivre et à ne pouvoir vivre ailleurs, hors du champ tyrannique de la mémoire et du menaçant chantage de l’oubli.

La comprendre détachée, figée, hors du temps, dans l’analyse, le répertoriage ou l’histoire de ses éléments ou dans la tentative de rendre le monument à la vie. Reconstitution différée pour un désastre prévisible.

Place des Canons, lieu symbole pour des monuments symboles qui ne sont plus ceux de la mémoire puisqu’ils n’ont plus de mémoire.

Il n’y a même plus la mémoire des événements, une vraie forêt luxuriante a poussé depuis 1975 sur l’asphalte.

Les plantes et arbres laissés à l’abandon ont eu tout loisir d’étendre leurs racines gorgées d’humidité. On voit des pans entiers de l’ancien passé soulevés et collés sur la face interne de la chaussée craquelée.

 

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J’écris sur Beyrouth comme on abat les cartes d’un jeu dont on ne sait plus au juste quelles sont les règles avant de réaliser qu’il n’y a plus de jeu.

Cette arithmétique révèle le fond d’un regret. Ce que je voudrais dire de cette ville, Beyrouth, qu’est-ce sinon le regret mais le mouvement même d’écrire, mouvement dont on ne mesure pas sur le moment la violence parce qu’il touche le temps et inexorable ? On voudrait que l’écriture ne soit pas la trace mais la forme même.

Il y a dans cette ville quelque chose qui m’appartient et dont j’ai le sentiment qu’il n’appartient qu’à moi et dont toute la contradiction de l’écrire va au plus radical, l’écrire pour soi et le revendiquer et savoir par le fait même de l’écrire qu’il va à tous. Autant dire que l’on aurait mieux fait de ne rien écrire du tout.

C’est une anti-archéologie dans un réel d’un coup livré à son passé comme pour confirmer que la fin d’une longue guerre barrait plus assurément l’avenir, et faute de le placer à l’impasse des projets non réalisés, résiliait cet accord complexe et fragile entre une ville et le temps.

Cette anti-archéologie est avant tout une archéologie de l’émotion et du sentiment qui n’est ni le souvenir ni la remémoration, mais la manière de fixer par les mots l’émotion, le sentiment flottant sur les lieux comme un nuage, une buée, de la rosée.

Tout ce qui au Liban se confond avec le désastre de la métaphore ouvre les perspectives les plus insoupçonnées pour celui qui ose vouloir avancer quand il n’y a plus rien. Ce sentiment était le même, quelques années après la fin de la guerre, quand, remontant Bab-Edriss et cette fameuse rue Georges-Picot, je m’engageais dans la rue du Patriarche- Hoyeck pour aller au souk el-Jamil.

Après deux ou trois immeubles, il n’y avait plus rien. Un terrain vide, rasé et nettoyé. On pouvait même au loin voir la rue Trablos. Ce que je cherche à rendre, comme un mauvais aquarelliste sur le motif, parce qu’au fond il n’y a pas de motif et écrire ici relève d’un entêtement inutile, ce que je cherche à rendre n’est pas ce sentiment inutile du rien, mais ce qu’il y avait avant. Et tout ce qu’il y avait avant ne tient qu’à la remémoration et la rumination d’un homme en face de lui- même.

 

Cette ville continue à rendre au fond de la mémoire, devenue chambre d’écho, un son persistant qui couvre tout ce qu’on peut en dire ou en entendre. L’infantilisme de toutes ces raisons n’a d’égal que toutes les raisons de s’égarer à en trouver d’autres.

De 1840 avec la fin de l’occupation égyptienne et la naissance du Liban moderne jusqu’à l’orée du XXIe siècle, l’histoire de la photographie accompagne les différentes représentations du Liban , politiques , historiques, sociales, jusqu’à l’intime.

À les donner à voir et à lire , ces différents états apparaissent moins parcellaires et arbitraires puisqu’ils finissent par recomposer les éléments d’une histoire de la culture visuelle du Liban.

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