Construit en lieu et place de l’hôpital des Diaconesses prussiennes , surplombant le site de la tour génoise symétrique de la tour de guet de l’ancien port de Beyrouth, l’hôtel Holiday Inn fut inauguré quelques mois avant le déclenchement de la guerre de 1975 au Liban.
Le photographe regarde la ligne d’horizon et semble essayer de transmettre hors de toute perspective ce qu’il a littéralement sous le nez.
La peur du vide qui va bientôt tout aspirer quand il croyait n’être que devant un panorama inattendu et singulier .
Quand le panorama d’une ville s’offre d’une manière aussi conquérante, c’est bien que la destruction est proche .
Ces immeubles , ces vies affairées ou oisives face à la Méditerranée disent le temps arrêté et qu’il n’y a plus de glose possible.
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Il ne reste rien d’un Beyrouth de roman, sauf le roman même, c’est-à-dire des fragments de lieux, de vie, de temps, de conversation, d’intrigue réunis par le tissu composite de la ville.
Le temps a passé sur la ville, plus mystifiée que mythique, victime d’elle-même autant que de l’assassinat d’autrui. Elle y puise une torpeur, une lourdeur et un appesantissement tels que le poids et la matière même du temps ne semblent avoir ralenti ni les meurtres ni les crimes.
Cette tentative en impasse de la conscience pour se constituer et de se réfléchir se heurte de manière d’autant plus évidente à l’absence d’objet. Voilà une ville incapable de réfléchir sur elle-même, mise entre parenthèses de son temps propre et de son histoire.
Il ne s’agit pas de faire le répertoire de ce qui est là ou ne l’est pas, tout est là et plus rien n’y est. L’inutile jeu de la nostalgie range la mémoire à l’étagère du grand guignol, comme le grand guignol ne cesse de bastonner le souvenir.
L’hôtel Régent et son service désuet et inattendu. Face à la ruelle de l’Uruguay, le portier et le garçon de salle ne font même pas l’effort de secouer une hébétude qui n’est pas celle du sommeil ou de l’ennui, mais de l’absence de clientèle.
Que peut-on faire dans l’attente des fantômes, dans une grande salle où toutes les tables et les couverts sont mis ? Ils avaient cru qu’il était suffisant de passer d’un angle à l’autre ou de murmurer quelques phrases inattendues. Mais rien n’y fait.
Le plus ancien hôtel des Medawar était face au port, pension de quelques chambres faisant table d’hôte. Ce sera ensuite un hôtel plus moderne dans les années 1930, rue Allenby.
Beyrouth est un roman sans romancier. Tout y est, les personnages, la vie quotidienne, les idées, les sentiments, les émotions et les drames, mais pas d’histoire, au pluriel ou au singulier. L’histoire elle-même hésite à franchir le seuil. Mendiante aux pieds nus debout devant le seuil infranchissable dont ne la sépare que le premier pas de la vérité. C’est aussi que le roman n’est jamais une histoire.
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Né du découpage du Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale, le Liban n’en est pas moins aussi le fruit d’une très longue et complexe élaboration où ont joué à parts égales les clivages historiques et politiques et les lentes additions et fusions des différents peuples, races et envahisseurs dans un tableau général où leur différence tient actuellement à un sectarisme confessionnel qui fait que le pays est divisé par rapport aux croyances religieuses de chacun.
L’on imagine donc que dissensions et conflits y vont du meilleur pied. La vie y est si légère que c’en devient une qualité, et si lourde qu’elle pousse à la plus tyrannique et nécessaire survie. Mais rien n’y est entendu parce que la frontière entre la vie et la mort est devenue trop perméable. Entre la viande et les fantômes.
Le Liban dit simplement qu’il n’y a pas de pays sans secret, mais que le secret de tout pays est ce qui déploie et croise le long et complexe tissage de ne pouvoir le donner et le trahir sans que tout l’édifice s’écroule. Ainsi, la vérité est que cet édifice a failli tomber de multiples fois, ce qui n’est pas un syndrome de la répétition, de la conjuration ou de l’aveuglement, mais des guerres civiles que les réconciliations rendent encore plus mensongères par le refus de savoir, de comprendre ou même au moins de dire la vérité.
Journalistes, historiens, pseudo-historiens ou mémorialistes, la majorité de ceux qui ont écrit sur Beyrouth n’étaient pas des Beyrouthins par le temps passé ou par les liens familiaux, encore moins des pratiquants de la ville, de l’érudition ou de la lecture de textes. Leur démarche même était le plus souvent de légitimation ou d’explicitation, de justification. Plus encore, ils voulaient aller à la plus courte mémoire en empruntant la factice échelle de la mémoire, du souvenir en coup de vent.
L’épaisseur même du temps allait à l’inexpérience : cette faculté de n’en rien dire en donnant l’impression de tout dire et plus encore de tout savoir. Or le maître de Beyrouth n’est pas celui de la loi, de la science, ou de la guerre, mais le maître du seul secret. Pris au piège de ce qu’il sait, il l’est plus encore de ce qu’il pourrait ou ne pourrait pas révéler. Devenu en somme le surajout de ces avatars, il n’a plus d’autre possibilité que de se taire.
Quel est le secret d’une ville et d’une écriture ? L’errance est leur secret partagé quand en principe l’une et l’autre semblaient ancrées dans le contraire.
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Le point central de la ville est l’intersection des rues Georges-Picot et Bab-Edriss. Toutefois, il est légèrement déporté sur la rue du Patriarche-Hoyeck.
Le petit espace entre les deux rues, Patriarche-Hoyeck et Bab Edriss, était occupé par une place minuscule, un moment suspendu, flottant dans du vide, transformée en trottoir face aux établissements Eid qui avaient rafistolé et décoré, à la moderne comme l’on s’en moque, la façade d’un immeuble des années 1930.
Bab-Edriss, ce mur aveugle, à l’entrée du souk el-Frange (marché des Français), ouvrage de mosaïques de marbre, arcs de différentes couleurs de pierre, pour célébrer une porte qui n’existait plus et qui n’ouvrait sur rien.
Mur du souvenir d’une place inexistante et prise. Mur debout, tout penaud devant la place dont l’ombre indiquait la limite.
Il n’y avait plus de fontaine et les trois magasins datant des années 1930, l’époque du mandat français, étaient tenus par les anciens commis qui avaient racheté à leurs patrons, désireux de vendre au moment de l’Indépendance. Probablement Arméniens, ils trônaient derrière la caisse, mais continuaient à porter les tabliers bleus de leurs anciennes fonctions.
Arméniens, Syriaques ou minorités que le pays avait attirées comme un accueil possible entre la misère et les massacres, deux spécialités des pays d’Orient.
La forme du désastre est révélée dès le début par le désastre de la forme : avancer dans le noir même au plus clair du jour, prendre pour argent comptant la vérité et le mensonge, assuré qu’au bout l’une ou l’autre tournerait à son propre avantage ce que vivre, ou la situation, en exigerait.
Composée de petites propriétés en majorité sunnites, cette partie de Bab-Edriss restait réticente à toutes les tentatives municipales de rénovation ou de rachat. Elle avait, en peu de temps, trouvé moyen de se spécialiser, à l’instar des autres souks de la vieille ville, mais marquait dans la géographie la part la plus nouvelle. Les Français ou les Européens n’avaient jamais fréquenté les anciennes halles qui furent détruites au début des années 1920.
Le restaurant Massoud avait gardé sa décoration des années 1940 ; murs de discrets miroirs, plus utilitaires que décoratifs, rythmaient le grand espace où le seul appel du vide était celui de l’appétit des clients. Milieux d’affaires, petites coteries, sandwichs. Les déjeuners se prenaient sur ces tables de marbre blanc veiné de bleu.
Tout s’était organisé dans l’étonnante épaisseur de l’accumulation, faisant des êtres et des choses les fantômes retirés d’eux-mêmes dans un décor où l’on avait l’impression que le temps passait à reculons, décor et lieux conçus pour un temps à remonter. Leur existence semblait garantie par l’inextricable accumulation de pourcentages de propriétés, loyers, pas-de-porte, qui assurait la continuité des intérêts et d’un vécu commun.






